C’est la dernière dimanchée de l’hiver, celle où, déjà, les grues sont passées et où l’on a envie de retrousser les manches de sa chemise et lui, Stéphane, il ressemble à ce vers de Yupanqui « El hombre sigue siendo un pedazo de cerro que se ha echado a andar ».

Oui, en y réfléchissant plus encore, c’est bien cela, un morceau de colline qui s’est mis à marcher. Mais une colline paisible, agréable, bienveillante. Il enseigne d’une voix douce que l’humour (un humour jamais méchant) vient parfois pimenter. Nous, nous voulons lui parler du stage qu’il anime à Canéjan ces 17 et 18 mars 2018. Alors, il s’assoit avec nous au milieu du tatami du dojo. Disponible, ouvert. Il a juste pris une bouteille d’eau pour s’hydrater. Oui, il aime bien venir dans notre village. C’est la quatrième, cinquième fois, il ne sait plus bien. Il pratique depuis très longtemps avec un de nos professeurs, François. Nous aussi, on aime bien qu’il soit là ! chaque fois, il a ouvert des portes, nous a amené à nous poser des questions sur nos certitudes. Lui, il aime voir que le groupe des pratiquants grossit d’année en année, s’étoffe. Il aime voir aussi les progrès de ceux qu’il rencontre dans ces circonstances, comme un rendez-vous que ni lui ni nous n’avons envie de manquer.

Alors, cette année, le thème du stage (il y a toujours un thème au stage), cette année, le thème c’est le travail avec les armes de l’aïkido. Le sabre de bois et le bâton de marche. Il nous les présente comme des outils dont on doit prendre soin. Un peu comme le ferait un maçon. De manière métaphorique, c’est ce qui nous permet de rester en vie. Le premier jour, le sabre et le bâton, le deuxième jour le sabre contre le bâton et les deux sabres, le long et le court. Le bâton, c’est l’humble bâton du marcheur. Le sabre, c’est l’emblème de l’héritage, de la transmission. La lame qui se transmettait de génération en génération. Stéphane sourit. Pour un observateur extérieur, cela peut sembler étonnant : pourquoi ce choix de proposer un stage entièrement fondé sur la pratique des armes ? Il nous regarde en souriant, tapote du doigt sur le tapis, prend le temps de répondre. Comme son aïkido, sa parole est souple, harmonieuse : l’homme est élégant comme son aïkido est léger : dans les dojos, depuis quelques années, il y a une demande de pratique des armes : les pratiquants sentent que, parfois, on s’est éloigné de cette tradition.

Le maître que Stéphane suit, Saotome, avait pratiqué plusieurs arts martiaux, le judo, le iaï-do (l’art de dégainer le sabre) : sa pratique est nourrie des armes. Saotome avait été un des derniers « disciples résidents » du fondateur de l’aïkido, un de ces pratiquants pensionnaires du dojo du maître, comme on apprenait à la Renaissance dans les Académies italiennes l’équitation et la danse, tous les jours, avec patience. Avec passion. En communion avec le maître. Comme le faisaient aussi les artistes et les artisans. Lui, Saotome, était arrivé dans cette pratique dix ans après la fin de la guerre, en étant déjà conscient de ce qu’était le combat et il s’était fondu dans la pratique du maître. Dans cette quotidienneté de l’art.

Stéphane a hérité de ce savoir : la pratique des armes en aïkido, ce n’est pas l’art du sabre ou l’art du bâton, cela c’est autre chose, encore, le kenjutsu, le jodo… Ces arts ont leur logique. Leurs codes. Bien entendu, de grands maîtres de kendo ont été aussi de grands maîtres d’aïkido, mais la pratique des armes en aïkido, c’est différent : c’est la pratique des armes avec les principes de l’aïkido, Stéphane se tait un peu, cherche les mots justes… En aïkiken, (lorsque l’on utilise le sabre dans la pratique de l’aïkido), on change la distance, on change de posture, mais les « fondamentaux » sont là, comme au travail à mains nues : l’attention, l’attitude, les déplacements, le fait « d’entrer » dans l’attaque du partenaire… Sauf qu’avec les armes, on est plus attentif. Que les formes de corps sont plus précises. Et puis les armes apportent aussi autre chose. Dans son école d’aïkido, Stéphane fait pratiquer l’escrime à deux sabres, le sabre court et le sabre long, un peu différente de ce que pratiquait le célèbre sabreur Miyamoto Musashi qui avait selon la tradition « inventé » cette pratique. Pour lui, si l’escrime au sabre est la rigueur et l’escrime au bâton la souplesse, la pratique des deux sabres c’est l’élégance. Il sourit en disant ces mots. Et nous aussi nous sourions. L’élégance…

Durant deux jours, nous avons eu la chance de pratiquer l’élégance du sourire, la rigueur de la bienveillance et l’exigence de la souplesse : dans ces derniers jours de l’hiver, nous avons construit en commun le plaisir d’un éternel printemps.

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